Management et amitié est-ce compatible ?

On m’a déjà posé la question : « peut-on manager ses amis ? ».

La question n’est pas anodine, partant du principe qu’au fil du temps, une relation amicale peut se développer au sein d’une équipe entre un manager et son subordonné. Ce sentiment se renforce encore avec les afterworks, les challenges, les think-tanks, do-tanks, et divers lab’s que l’on créé pour favoriser la cocréation, le partage d’idées et de solutions, la dynamique d’équipe.

Dans cette hypothèse, cette amitié peut-elle gêner dans certains cas le management ? Et ce, avec les inévitables décisions plus ou moins retombantes qui ne manqueront pas d’altérer la relation.

Une affaire de relations complexes

En premier lieu, on constate une étonnante velléité partagée par nombre de personnes de considérer un individu comme une entité unique.

En fait, nous sommes tous une collection d’avatars, ces avatars prennent les commandes de notre vie à tour de rôle, parfois en un éclair, en fonction de l’environnement auquel on s’expose, du contexte que l’on perçoit, de la situation que l’on vit. Nous ne sommes pas exactement la même personne dans un environnement familial, professionnel ou associatif. Nous ne sommes pas la même personne lorsque l’on débat confortablement installés un verre à la main, lorsque l’on doit traverser la route en tenant son gamin fébrilement par la main, lorsque l’on doit annoncer une bonne ou une mauvaise nouvelle à un proche. Certains de nos avatars sont plus analytiques, d’autres plus réactifs ou plus émotifs, …

Alors il faut comprendre : « qui s’adresse à qui », à chaque moment.

Et comme chacun de nos avatars peut etre en relation avec chacun des avatars de l’autre, toutes les configurations sont possibles, allant de l’incompréhension à la pure intellectualisation, en passant par plus ou moins de prise de recul, plus ou moins d’émotions.

Une erreur est souvent commise lorsque l’on adopte un avatar analytique qui tente de fournir une explication à l’aide d’une sorte de logique universelle à une personne en face de nous dont l’avatar vit au même moment des sentiments profonds. L’incompréhension est alors totale, bien évidemment.

Bienvenue dans le constructivisme, bienvenue dans la complexité dirait en substance Edgar Morin.

Une illusion de maîtrise

En second lieu, il est tout aussi étonnant de constater que les managers croient souvent maitriser la situation en fournissant aux autres des raisonnements qu’ils pensent être logiques.

Il est illusoire de croire que l’on va pouvoir choisir notre avatar pour s’exprimer, et pire encore de croire que l’on va pouvoir solliciter un avatar de l’autre. Nous ne contrôlons absolument rien de cette situation. Les uns partageront cette logique, les autres la réfuteront. Les uns adhéreront les autres saperont volontairement ou non, les uns porteront aux nues, les autres critiqueront violemment, etc…

Ceux sur lesquels on misait réagiront mal, d’autres que l’on pensait sceptiques adhéreront, ceux desquels on attendait des réactions épidermiques défendront notre position, …

Aucune anticipation, aucun scenario, aucun raisonnement n’y feront, il y a autant de chances de se comprendre que de se décevoir. Si ce n’est immédiatement, ce sera dans les heures qui suivent.

Lorsque nous nous préparons, que nous établissons des plans, des discours, nous ne faisons que nous leurrer nous-même. Rien ne se passera comme voulu en termes de relations. Et si nous croyons maitriser la situation, nous découvrirons vite que ce n’est qu’illusion. Dans ce domaine plus nous nous préparons, plus nous croyons dans un scénario, moins nous seront efficace, moins nous serons compris. Il faut à l’autre une importante dose d’admiration pour fermer les yeux devant une posture de son « manager », croyant maitriser la relation avec plus ou moins d’arrogance.

En fait, tout se passe bien uniquement lorsqu’il n’y a pas d’enjeu. Mais plus l’enjeu est important, plus nous faisons face à des comportements que nous n’avons pas anticipés. Il faut savoir faire avec.

Au service des autres

En troisième lieu, il est tout autant surprenant de constater que la vision du management est asymétrique. Le manager tenant la position d’acteur et le subordonné celle du suiveur.

Dans le verbe « manager » il ressort une notion de contrôle voire de pouvoir sur les gens. Or nous venons de voir qu’il était illusoire de penser que nous pourrions contrôler ainsi nos avatars.

Nous ne sommes que des pilotes à vue, tentant de nous positionner dans un environnement qui pour une part prépondérante n’est pas sous notre contrôle.

Nous sommes pilotes mais au service de nos passagers que sont nos subordonnés.

Alors face à l’inconnu, le manager doit rester humble, avoir confiance et assumer les effets de bords qui surviennent parfois. Nous sommes à l’image de la nature, nous survivons uniquement par la multiplication massive des expériences que nous vivons.

Pour réussir « un management » il ne faut pas de la technique, de la méthode, des outils, des raisonnements, des plans, lesquels sont utiles mais ne servent qu’à gérer des projets, à piloter. Pour manager, il faut beaucoup d’humanité et d’art en vue de converger à tout instant vers le possible des hommes en présence. Il faut chercher les solutions ensemble, adopter des postures symétriques avec les autres, élargir autant que faire se peut le champ des possibles.

C’est pourquoi à la place de « manager » je préfère utiliser le barbarisme « possibiliser ».

Mieux manager

En quatrième lieu, on constate que le réflexe est généralement de chercher des outils pour progresser vers plus de maîtrise, de rigueur.

A l’inverse, il faut travailler sa psychologie, prendre du recul en premier. Les outils et les techniques sont utiles mais seulement après la prise de conscience. Nous devons déjà comprendre cette phénoménologie du management, accepter que chacun d’entre nous soit multi-avatar, apprendre à écouter et se positionner en fonction d’eux.

Améliorer ses capacités managériales c’est avant tout introduire de l’incertitude, de la variété, dans nos raisonnements. C’est accepter de piloter à vue, ce qui ne veut pas dire n’importe comment, mais en fonction des situations rencontrées, avec intelligence et bienveillance.

Enfin mieux manager c’est aussi rendre le management symétrique, placer sur le même niveau que le nôtre ceux qui partagent nos situations, se mettre à leur service, ils nous le rendrons au centuple.

Alors en conclusion pour répondre à la question initiale « peut-on manager ses amis ? », j’aurais tendance à dire : « On peut manager des projets mais en vérité on ne manage personne, ni ses amis, ni les autres ». En revanche, on a le devoir de vivre et faire vivre au mieux chaque situation qui se présente qu’elle soit aimable ou violente.

Jean Pierre Malle