Le contexte

A l’instant où ces lignes sont rédigées, le monde lutte contre la pandémie covid-19 trainant derrière elle son cortège de décès et faillites.

Lorsqu’un marasme s’installe, qu’il soit local ou mondial, deux phénomènes émergent.

D’un côté les cigales crient au scandale. Quel ministre n’a pas renouvelé les masques ? Quel président a réduit le budget de la santé ? Quel maire n’a pas instauré le couvre-feu ? ici on montre du doigt clairement un manque d’anticipation.

D’un autre coté les fourmis prennent des initiatives et continuent à bosser quoi qu’il en coute. On se bat pour soigner le plus grand nombre ! On se bat pour nourrir les gens ! On se bat pour sauver des emplois ! On montre ainsi clairement la résilience dont sait faire preuve la population.

Bien sûr l’heure n’est pas au bilan, mais nous savons déjà que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, car cette pandémie ne fait que renforcer un besoin profond de repenser toutes nos organisations, de changer nos valeurs.

La guerre contre corona virus ne fait que commencer, elle se poursuivra sur les plans économiques, sociaux et financiers. Mais après l’enfer il faudra reconstruire. Il est alors intéressant de mettre à profit la situation de confinement actuelle pour mener quelques réflexions.

L’analyse

Pourquoi n’anticipons-nous pas d’avantage nous demande la cigale ?

Cette question est pertinente et trouve sa réponse dans un fléau caché au fins fonds du déductivisme.

Lorsque la cigale pose sa question, l’expert ou le politique accusé répond implacablement : « on ne peut pas tout prévoir ! » Et dans le système de raisonnement cartésien il a raison.

En effet si l’on part d’une situation A et que quelque chose change, on peut évoluer vers une situation B1, ou B2, ou B3 ou … une autre des milliers possibles. Anticiper chaque situation Bn nécessite de prendre des milliers de dispositions, faire des stocks de masques, d’aliments, de carburants, des stocks de milliers d’autres objets qui ne serviront pas car une seule des situations Bn possibles se produira. La société ne peut pas tout stocker, tout anticiper. La cigale crirait tout autant au scandale.

Le raisonnement se tient dans le cadre d’une analyse de type « cause à effet ». Il se tient mais voilà, il est faux !

Le raisonnement cartésien s’avère très utile pour traiter de problématiques mathématiques, pour calculer des forces lorsque l’on construit un pont. Il permet à la science de valider ses hypothèses. Il est à l’origine de nombreux progrès sur les plans scientifiques et technologiques. Mais contrairement à ce qu’il annonce, il n’est pas universel.

La nature, par exemple, n’est pas cartésienne, elle est systémique, la société aussi.

Et ça les cartésiens ne veulent pas l’entendre. A tel point que l’on associe le terme « systémique » uniquement aux catastrophes. On va parler de crise systémique pour désigner un marasme économique, etc.

Pourtant, la systémique produit autant d’effets positifs que d’effets négatifs. Si la bourse monte c’est aussi un effet systémique. Les gens voient que la valeur monte, ils achètent, et la valeur continue de grimper, ce qui produit un gain systémique ! C’est le même phénomène a la hausse comme à la baisse, quoi qu’on en dise.

La raison

En dénigrant la systémique, on empêche les gens de s’y intéresser et donc de comprendre le vrai fonctionnement d’un phénomène. On ne lui présente qu’une facette du système sur laquelle on plaque une relation de cause à effet qui permet de vendre un truc dont on n’a pas besoin, d’élire un type dont on n’a pas besoin.

« Si vous achetez mon produit miracle, votre fièvre va disparaitre ! » c’est une relation de cause à effet, quand on a de la fièvre le produit agit et le symptôme disparait. C’est vrai, c’est efficace. Oui c’est efficace mais ce n’est pas la bonne solution.

La bonne solution consiste à s’intéresser à ce qui produit la fièvre, la maladie. Puis à s’intéresser à ce qui produit la maladie. Et dans bien des cas on verra que c’est un … médicament du même laboratoire, que l’on donne à un animal pour qu’il grandisse plus vite et que l’on mange tous les jours.

La systémique permet de comprendre et d’anticiper que les sacs plastiques vont finir dans nos assiettes en étant passés par l’estomac des poissons. La systémique permet de comprendre et d’anticiper que libérer du carbone va dégrader le climat. Etc. Alors évidemment la systémique empêche d’acheter des cochonneries, d’élire des voyous. Ça peut gêner.

Alors il n’est pas rare que ces mêmes personnes évoquent « la psychose » face à un raisonnement systémique qui les dérange : « avec de tels raisonnements on ne fait plus rien ! » diront-ils.

Le changement

Penser systémique c’est un état d’esprit, il serait grand temps pour l’humanité de l’enseigner.

Il faut sortir de la relation de cause à effet car dans la vie un effet agit d’une façon directe ou indirecte sur la cause. Il y a des cycles d’influence. Il faut observer le système dans son ensemble si l’on veut comprendre le phénomène et anticiper ce qu’une modification de son équilibre aura comme conséquence à court, moyen et long terme.

Lorsque l’on analyse un système, les relations et les influences sont plus importantes que les composants eux-mêmes. Leur étude permet aussi d’identifier des signaux faibles. Ce sont ces signaux qui permettent d’anticiper, de prendre les bonnes mesures et de façon plus précoce. Cela a deux effets bénéfiques :

  • Nombre de catastrophes sont évitées ou limitées (pollution, disparition des espèces, marasmes économiques, …)
  • Lorsqu’une catastrophe survient (virus, accident, …), elle peut etre simulée, et le simple fait qu’elle soit possible et identifiée nous incite à construire un système agile, capable de se reconfigurer rapidement

Le raisonnement n’est pas nouveau, on le pratique déjà lorsque l’on forme des secouristes au cas où, lorsque l’on équipe les lieux publics de défibrillateurs, lorsque l’on conserve des moyens de production stratégiques sur notre territoire.

On ne fait pas des stocks mais on élabore des procédures, on conserve des outils, on forme des gens. Ainsi quand on aura besoin d’un hôpital de 1000 lits on saura le construire en 10 jours, là où il sera utile !

Moins de cigales qui gémissent, moins de fournis qui se tuent à la tache …

L’apport de l’IA

Dans ce domaine, comme dans d’autres, l’IA peut apporter des solutions. Avec sa capacité de traitement de grands flots de données, elle permet la surveillance de phénomènes et la détection des signaux faibles, elle permet d’anticiper des situations possibles, de simuler leurs conséquences.

Encore faut-il que les concepteurs de ces IA, souvent cartésiens, ne détruisent les signaux faibles en les qualifiant d’erreurs. Encore faut-il que nos organisations soient construites de façon suffisamment agile. Encore faut-il que nos dirigeants ne soient pervertis par des biais d’intérêts.

Cette pandémie sera peut etre le déclencheur de cette prise de conscience par la population, car c’est une fois de plus d’elle que viendra le retournement …

Jean Pierre MALLE

P.S. : Pour ceux qui seront intéressés, nous avons conçu un processeur d’IA systémique nommé syger.